La stratégie actuelle du pouvoir congolais pour sortir de la guerre à l’Est ressemble moins à une « formule miracle » qu’à une architecture de crise : pression militaire, deux canaux diplomatiques (Washington et Doha) et un dispositif international de suivi du cessez-le-feu en construction. Cette pluralité d’axes est documentée par des sources onusiennes, qui décrivent explicitement des « initiatives de rétablissement de la paix à Washington et à Doha », tout en soulignant que ces processus restent fragiles et exposés aux logiques de terrain.
La question centrale n’est donc pas seulement « quelle stratégie ? », mais « quel mécanisme d’exécution et de vérification, dans un environnement où la guerre finance la guerre ». En février 2026, l’actualité militaire (frappes de drones, déplacements de civils, affrontements autour de zones minières) illustre cette tension entre négociation et rapport de force
Contexte territorial et humain : une guerre qui déborde le M23.
Depuis l’offensive de 2025, la guerre s’est recentrée sur les provinces de Nord-Kivu et Sud-Kivu, avec des prises et occupations symboliques et stratégiques – notamment Goma et Bukavu – qui ont aggravé une crise humanitaire déjà structurelle.
Sur le plan humanitaire, l’échelle de la crise dépasse les épisodes médiatiques : le Plan de réponse humanitaire 2025 (système ONU) parlait de 21,2 millions de personnes affectées et de 7,8 millions de déplacés internes, l’un des plus hauts niveaux au monde.
À l’échelle provinciale, OCHA rapportait par exemple 1,42 million de déplacés internes au Sud-Kivu au 31 décembre 2025, signe d’une pression démographique durable sur les services essentiels et la cohésion sociale.
Un point décisif, documenté par un rapport onusien de fin 2025 : l’Alliance Fleuve Congo / M23 n’est pas seulement une force combattante ; elle cherche à s’enraciner par la gouvernance parallèle et le contrôle des ressources, notamment minières. Le rapport décrit une campagne coordonnée avec le soutien de la Force de défense rwandaise et des avancées visant des couloirs logistiques et des zones minières.
Autrement dit : même si un cessez-le-feu tient ponctuellement, le conflit se maintient par ses économies (taxation, contrebande, captation des gisements) et par la multiplicité d’autres groupes armés actifs. Des analyses congolaises de monitoring (janvier 2026) attribuent encore de nombreux incidents – dont des enlèvements – à l’AFC/M23, mais aussi à d’autres acteurs violents comme la Coopérative pour le développement du Congo.
Le cadrage international : l’ONU confirme deux voies parallèles
Les documents des Nations unies permettent de clarifier ce que les discours politiques brouillent souvent : il existe bien deux « voies » distinctes mais connectées.
D’une part, un accord interétatique (RDC–Rwanda) négocié à Washington, D.C. ; d’autre part, une négociation avec l’AFC/M23 sous médiation à Doha. Le rapport onusien précise que l’accord RDC–Rwanda a été négocié par les États-Unis « en consultation avec le Qatar et le Togo (médiateur de l’Union africaine) », et que la « déclaration de principes de Doha » a ouvert des négociations directes jusque-là refusées par Kinshasa.
Ce constat est important pour juger la cohérence de la stratégie : Kinshasa essaie de traiter à la fois la dimension régionale (accusations de soutien rwandais, question FDLR) et la dimension politico-militaire interne (AFC/M23, retour de l’État, DDR). Mais l’ONU souligne aussi, noir sur blanc, que la rhétorique guerrière et les accusations mutuelles de violations ont mis en péril les deux initiatives.
Washington : sécurité, FDLR et “minerais contre stabilité”
L’accord de paix RDC–Rwanda (27 juin 2025) est structuré autour de trois nœuds : la sécurité transfrontalière, la fin du soutien aux groupes armés, et un cadre d’intégration économique régional.
Le texte de l’accord (version publiée par une base juridique onusienne) renvoie au « Plan harmonisé » (CONOPS) du 31 octobre 2024 pour la neutralisation des FDLR et la levée des mesures défensives rwandaises ; il établit un mécanisme conjoint de coordination sécuritaire devant être lancé sous 30 jours ; il inscrit une prohibition des actes hostiles et du soutien étatique aux groupes armés ; et il prévoit une coopération avec les acteurs multilatéraux, dont la MONUSCO, en exigeant le respect de sa liberté de mouvement.
Sur le plan opérationnel, Reuters a rapporté que l’accord s’inscrivait dans un calendrier de retrait des troupes rwandaises « sous 90 jours » (référence à un plan 2024) et qu’il lançait, dans le même tempo, un cadre d’intégration économique régional destiné à attirer des investissements occidentaux autour de minerais critiques (tantalum, cobalt, lithium, etc.).
À côté de ce texte de juin 2025, une deuxième séquence dite « Accords de Washington » apparaît au niveau politique en décembre 2025 (paix et prospérité). La présidence congolaise présente cette étape comme une cérémonie de signature organisée sous l’égide américaine, avec une dimension explicitement économique (« profiter économiquement des richesses de la région ») et une présence de dirigeants régionaux.
La diplomatie française, de son côté, salue les accords tout en rappelant une réalité décisive : les combats se poursuivaient dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu au moment même de la signature, d’où l’appel à traduire rapidement les engagements « en actes concrets sur le terrain »
Le grand débat congolais (et régional) tient ici : cette architecture vise-t‑elle d’abord la paix, ou la sécurisation de chaînes d’approvisionnement ? L’idée d’un arrangement de type « minerais contre sécurité » est évoquée publiquement dans des formats médiatiques congolais, qui décrivent un partenariat stratégique cherchant à combiner désescalade et investissements.
Des ONG et acteurs critiques y voient au contraire un risque d’externalisation de la souveraineté minière et ont annoncé des contestations juridiques contre certains volets de l’accord stratégique RDC–USA.
Doha : un cadre de paix plus “large”, mais une mise en œuvre sous tension
Le processus de Doha a pris de l’épaisseur au fil de quatre étapes vérifiables : déclaration de principes (juillet 2025), mécanisme d’échange/libération de détenus (septembre 2025), mécanisme de surveillance et de vérification du cessez‑le‑feu (octobre 2025), puis accord‑cadre (novembre 2025).
L’accord‑cadre du 15 novembre 2025 (document publié par l’Union africaine) explique sa logique : il réaffirme la souveraineté et l’intégrité territoriale, rappelle les engagements antérieurs (déclaration du 19 juillet 2025), et réitère la volonté d’appliquer les mécanismes déjà signés (détentions et cessez‑le‑feu). Surtout, il reconnaît explicitement qu’une paix durable ne peut pas être obtenue par les seuls moyens militaires, mais par la résolution des causes profondes du conflit.
Le même accord‑cadre liste les « protocoles » à négocier, éclairant ce que Kinshasa cherche à inclure dans une sortie de crise : accès humanitaire, rétablissement de l’autorité de l’État et réformes, DDR des groupes armés locaux et neutralisation des groupes armés étrangers, identité/citoyenneté et retour des déplacés, relance économique, justice‑vérité‑réconciliation.
Mais cette architecture souffre d’un mal connu : l’exécution. Dès 2025, Reuters et d’autres sources relevaient les blocages récurrents autour des mesures dites « de confiance », notamment la libération de détenus, et le non‑respect de calendriers annoncés.
En février 2026, un signe officiel montre toutefois que Doha n’est pas “mort” : la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs salue la signature, le 2 février 2026, du mandat du mécanisme de surveillance et de vérification du cessez‑le‑feu, ce qui indique une tentative de rendre le suivi plus opérant (règles, réunions, responsabilités)
Le levier militaire : drones, coltan et risque de sabotage du cessez-le-feu
La pression militaire reste un pilier – et un facteur d’instabilité – du dispositif. L’actualité de fin février 2026 l’illustre : le porte‑parole militaire du M23, Willy Ngoma, a été tué dans une frappe de drone attribuée à l’armée congolaise près de Rubaya, zone décrite par Reuters comme un hub de coltan fournissant environ 15 % du marché mondial.
Cette dimension « drones + zones minières » est cohérente avec les tendances observées depuis plusieurs mois : des médias congolais rapportaient déjà des bombardements par drones autour de Masisi en décembre 2025, signe d’un usage accru des moyens aériens pour ralentir ou désorganiser les positions rebelles
Mais le paradoxe stratégique est documenté par l’ONU : des frappes aériennes des forces congolaises sur des positions AFC/M23 et rwandaises peuvent être qualifiées de violations du cessez‑le‑feu, ce qui fragilise mécaniquement les deux processus de paix (Washington et Doha).
En clair : Kinshasa cherche un rapport de force pour négocier, mais chaque succès tactique (reprendre une zone, neutraliser un cadre, perturber une chaîne logistique) peut aussi provoquer une spirale de représailles et délégitimer l’argument « nous appliquons le cessez‑le‑feu ». La stratégie est efficace à court terme si elle sécurise des axes ; elle devient contre‑productive si elle détruit les mécanismes de vérification censés encadrer la sortie de crise.
Le nœud de la crédibilité : monitoring à Uvira, MONUSCO et mandat limité
La bataille diplomatique se joue désormais aussi sur un mot : vérification. En février 2026, Reuters rapporte que l’ONU doit déployer une équipe/mission de monitoring du cessez‑le‑feu à Uvira, ville stratégique redevenue un pivot des discussions et des mouvements de force.
Sur le terrain institutionnel, Radio Okapi décrit une mission conjointe MONUSCO–CIRGL visant à préparer le déploiement du mécanisme, tout en soulignant des conditions indispensables : liberté de mouvement, garanties de sécurité, prévisibilité. La CIRGL confirme elle-même une mission d’évaluation exploratoire à Uvira (23–27 février 2026) pour soutenir le suivi du cessez‑le‑feu
Le problème, rarement expliqué au public : le mandat de la MONUSCO n’est pas uniforme. Selon des déclarations relayées par Radio Okapi, au Sud‑Kivu, l’accent du mandat peut être focalisé sur le suivi du cessez‑le‑feu plutôt que sur la protection des civils, ce qui pose une question politique immédiate : qui protège, pendant qu’on “observe” ?
D’un point de vue onusien, la MONUSCO affirme être prête à soutenir un mécanisme crédible de monitoring, dans les limites de son mandat, et ce cadre est rattaché aux résolutions du Conseil de sécurité.
Fragmentation interne : Églises, opposition, et bataille du récit national
La stratégie du président se heurte aussi à une question intérieure : quelle coalition politique et sociale pour soutenir une paix négociée ?La CENCO et l’Église du Christ au Congo portent depuis 2025 une ligne claire : la paix durable exige un dialogue plus inclusif, une cohésion nationale, et une réflexion sur la gouvernance et la sécurité au‑delà des arrangements militaires. Du côté politique, Martin Fayulu réitère l’appel à un dialogue inclusif, en présentant la crise comme l’une des plus graves de l’histoire du pays et en critiquant l’éparpillement des réponses.
La polarisation s’alimente enfin d’un autre sujet inflammable : le rôle de l’ancien président Joseph Kabila. Des enquêtes et articles rapportent ses critiques contre le pouvoir actuel et sa volonté de se rendre à Goma, dans un contexte où les autorités l’accusent de liens avec la rébellion.
Dans ce climat, chaque initiative extérieure (Washington, Doha) est lue à travers un prisme interne : « paix nécessaire » pour les uns ; « bradage/combinaison » pour les autres.
Cette fragmentation pèse sur l’exécution : sans consensus minimal, l’État peine à réinstaller durablement l’administration, la justice et la police dans les zones “reconquises”, et la paix reste un événement diplomatique plutôt qu’un changement vécu.
Verdict : “solution” ou séquence fragile ?
À date (fin février 2026), Tshisekedi ne semble pas tenir une solution unique, définitive et auto‑suffisante. Il tient plutôt un empilement de leviers, dont la réussite dépendra d’une exécution rigoureuse et vérifiable. Ce qui peut fonctionner, si tout s’aligne, est déjà écrit dans les textes :
Un cessez‑le‑feu monitoré, avec liberté de mouvement des observateurs et mécanisme d’enquête sur les violations.
Un traitement simultané des griefs régionaux (FDLR, mesures défensives rwandaises) via le CONOPS et le mécanisme conjoint RDC–Rwanda.
Un retour progressif de l’État, couplé à des réformes, à un DDR crédible, à l’accès humanitaire et à une justice transitionnelle – exactement ce que listent les protocoles de l’accord‑cadre de Doha.
Ce qui menace l’ensemble est tout aussi documenté :
La guerre comme économie : l’ONU décrit un contrôle accru des zones minières par l’AFC/M23, et des initiatives régionales (CIRGL) visant même à enquêter sur la contrebande de minerais, signe que la question des ressources reste centrale.
Les contradictions entre pression militaire et cessez‑le‑feu : l’ONU rapporte des frappes aériennes en violation du cessez‑le‑feu, tandis que l’actualité (drones) montre l’intensification du rapport de force.
Le “hors‑champ” du M23 : d’autres groupes armés continuent d’agir, et la violence reste élevée même lorsque l’AFC/M23 se repositionne.
En somme, la stratégie est cohérente sur le papier (Washington règle le niveau interétatique, Doha le niveau politico‑militaire/territorial), mais sa solidité dépendra d’un seul critère : la capacité à faire appliquer des engagements dans les territoires – routes, police, justice, mines, administration – plus vite que la guerre ne se recompose.













