En évoquant la nécessité pour la RDC d’adopter une forme de gouvernance “fédérale” afin de combler un supposé “vide institutionnel”, le porte-parole de l’armée ougandaise franchit une ligne que le droit diplomatique impose pourtant de ne jamais approcher : celle de l’ingérence dans l’architecture politique interne d’un État souverain.
Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un pays, l’Ouganda, qui n’est lui-même pas une fédération, mais un État unitaire fortement centralisé. D’un appareil militaire qui, hier encore, a été engagé sur le sol congolais dans des conditions tragiques, allant jusqu’à s’affronter directement avec les forces du Rwanda à Kisangani lors de la Guerre des Six Jours, un épisode qui a fait des milliers de victimes civiles et marqué durablement la mémoire nationale congolaise. Cette page sombre de l’histoire a conduit à une condamnation sans équivoque de l’Ouganda par la Cour internationale de justice, pour violation de la souveraineté de la RDC et pillage de ses ressources.
Dans ce contexte, proposer à Kinshasa une refonte de sa Constitution sous couvert d’efficacité administrative ne relève pas d’un conseil technique. C’est un acte politique, chargé d’histoire et de conséquences. Plus troublant encore, ces déclarations ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans une séquence plus large, marquée par les prises de position répétées du général Muhoozi Kainerugaba, chef d’état-major et fils du président ougandais, qui n’a cessé, ces derniers mois, de multiplier les provocations. Menaces d’intervention militaire à Bunia, soutien assumé à certains acteurs armés sous couvert de solidarités identitaires, alignement discursif implicite avec Kigali : autant de signaux qui, mis bout à bout, dessinent une réalité inquiétante.
Dans les relations internationales, le principe de retenue n’est pas une option. Il est la condition minimale de la coexistence entre États souverains. Aucun responsable militaire d’un pays voisin ne peut, sans rompre cet équilibre fragile, se permettre de théoriser publiquement la forme que devrait prendre l’État d’un autre pays, encore moins lorsque ce pays est engagé dans un conflit armé impliquant des acteurs régionaux. En ce sens, les propos de Kulayigye ne sont pas seulement inappropriés. Ils sont révélateurs d’une évolution plus profonde : celle d’un glissement progressif du débat, de la question de l’agression vers celle de la “réorganisation” interne du Congo.
C’est précisément là que réside le danger. Car derrière les mots de “fédéralisme” ou de “vide institutionnel”, se profile une tentative de redéfinition du problème congolais. Une redéfinition qui, en filigrane, tend à diluer la responsabilité des acteurs extérieurs pour recentrer le débat sur les seules failles de gouvernance interne. Une telle lecture, si elle venait à s’imposer, ouvrirait la voie à des solutions qui pourraient affaiblir davantage un État déjà sous pression, au moment même où celui-ci cherche à défendre son intégrité territoriale.
Dans ce contexte, la coopération sécuritaire entre Kinshasa et Kampala, notamment dans le cadre des opérations conjointes contre les ADF, ne peut plus être abordée avec légèreté. Oui, la menace que représentent ces groupes armés est réelle, et elle justifie une réponse coordonnée. Mais cette coopération ne saurait se faire au prix d’une ambiguïté stratégique permanente. Travailler avec un partenaire dont les responsables militaires tiennent des discours aussi intrusifs impose, au minimum, une réévaluation rigoureuse des termes de cette collaboration.
L’histoire récente de la région impose une lucidité sans concession. L’Ouganda, comme le Rwanda, ont déjà transformé le territoire congolais en théâtre d’affrontements directs. Les leçons de cette période ne peuvent être ignorées. Elles rappellent que, dans les Grands Lacs, les dynamiques sécuritaires, politiques et économiques sont étroitement imbriquées, et que les discours ne sont jamais neutres.
Au fond, la question posée par les déclarations de Kulayigye est simple : jusqu’où un État peut-il tolérer que ses partenaires redéfinissent, publiquement et sans retenue, les fondements mêmes de son organisation politique ? Pour Kinshasa, la réponse ne peut être ni émotionnelle ni improvisée. Elle doit être stratégique. On ne combat pas pour la souveraineté d’un État sur le terrain, pour ensuite en laisser d’autres en dessiner les contours dans les discours.
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TRIBUNE - Redessiner le Congo depuis Kampala : une dérive inquiétante et récurrente dans les propos de l’armée ougandaise
Dans un contexte où la République démocratique du Congo fait face à une guerre d’agression documentée par plusieurs rapports internationaux, les propos du général Felix Kulayigye ne relèvent ni de la simple analyse académique ni d’un commentaire anodin.

Par Matamba Lukasu
Publié le 12 avril 2026
Modifié le 12 avril 2026 à 16h35
Lecture : 4 minutes.
Matamba Lukasu
Auteur, Cadre de l'UDPS






