Officiellement, l’analyse des dossiers relève d’abord des services techniques du ministère, notamment de la Direction des affaires académiques, chargée de vérifier l’authenticité des diplômes, la cohérence du parcours universitaire et la correspondance avec les standards académiques en vigueur en République démocratique du Congo. Cette étape constitue, en principe, le filtre principal du système. C’est à ce niveau que les experts administratifs évaluent la valeur scientifique des titres présentés avant toute décision officielle.

Cependant, plusieurs sources internes interrogées par Cœur d’Afrique décrivent un fonctionnement qui, dans certains cas, pourrait s’écarter de ce circuit administratif classique. Selon ces témoignages, certains dossiers bénéficieraient d’un traitement particulièrement rapide lorsque leurs titulaires disposent d’un poids politique, institutionnel ou de relais influents au sein de l’appareil d’État. Dans ces situations, expliquent ces sources, les dossiers pourraient être transmis plus directement au cabinet du ministre, où certaines décisions administratives peuvent être arbitrées plus rapidement. Ces affirmations ne permettent pas d’établir l’existence d’un mécanisme systématique, mais elles sont suffisamment évoquées dans les milieux universitaires pour alimenter des interrogations sur l’équité du processus.

Plusieurs observateurs du système universitaire congolais estiment ainsi que les relations politiques ou institutionnelles peuvent parfois jouer un rôle informel dans l’accélération de certaines procédures administratives. Tandis que certains enseignants attendent parfois pendant de longs mois la validation de leurs diplômes ou la délivrance de documents administratifs requis, d’autres voient leur dossier traité en un temps nettement plus court. Ces perceptions contribuent à alimenter un débat plus large sur la transparence des procédures d’homologation des diplômes étrangers. Elles posent également une question centrale pour la gouvernance du système universitaire : dans quelle mesure les règles administratives sont-elles appliquées de manière uniforme à tous les candidats ?

Des cas qui alimente les interrogations

Dans les échanges informels entre enseignants et chercheurs, plusieurs noms reviennent régulièrement lorsque la question des parcours académiques rapides est évoquée. Pour le compte de cette partie nous nous sommes penchés sur celui du sénateur Modeste Bahati Lukwebo, figure politique de premier plan en République démocratique du Congo, ayant occupé des grandes fonction politique depuis au moins 1991 mais qui est également présenté dans plusieurs biographies publiques dont celui de son parti AFDC comme détenteur de plusieurs doctorats.

Selon les informations disponibles dans différentes sources publiques, l’homme politique revendique un master en finances publiques obtenu à Finafrica(1982) à Milan, ainsi que deux doctorats, l’un attribué à l’Université de Milan et l’autre à Bircham International University(2011) , une institution privée présentée comme basée aux Etats Unis et opérant principalement à distance. Ces éléments apparaissent notamment dans certaines présentations biographiques diffusées par des structures politiques ou institutionnelles. À première vue, ces diplômes pourraient s’inscrire dans une trajectoire académique classique pour un universitaire engagé dans la vie publique. Surtout parce que le sénateur Bahati est enseignant dans plusieurs universités dont la Hautes Ecoles de Commerce de Kinshasa (EHEC) ex ISC depuis plusieurs années. Toutefois, plusieurs sources interrogées par Cœur d’Afrique estiment que certains aspects de ce parcours mériteraient d’être clarifiés, notamment en ce qui concerne l’obtention de ces diplômés et les critères utilisés dans la procédure d’équivalence et de reconnaissance administrative de ces diplômes dans le système universitaire congolais.

Certaines questions portent notamment sur les conditions dans lesquelles ces titres ont été reconnus par les autorités académiques nationales. Dans le système congolais, tout diplôme obtenu à l’étranger doit en principe faire l’objet d’un arrêté d’équivalence délivré par le ministère de l’Enseignement supérieur et universitaire, comme évoqué dans la première partie de cette enquête. Alors qu’il y a quelques années certaines universités étaient exemptées, aujourd’hui cette procédure est appliquée a quasiment toutes les universités étrangères. Cette procédure vise à garantir que les diplômes étrangers correspondent aux standards académiques appliqués dans les universités du pays.

Le cas Bahati : Diplômes revendiqués et vérifications académiques, ce que montrent les premières recherches

L’examen d’un parcours académique repose d’abord sur un principe simple : la vérifiabilité. Diplômes délivrés, thèses soutenues, publications scientifiques ou affiliations universitaires laissent généralement des traces dans les archives académiques, les bases de données universitaires ou les bibliothèques numériques. Dans le cas du sénateur Modeste Bahati Lukwebo, plusieurs éléments figurant dans sa biographie publique ont donc été examinés à partir de sources institutionnelles accessibles.

Selon la biographie diffusée notamment sur le site de son parti politique, l’Alliance des Forces Démocratiques du Congo et Alliés (AFDC-A), le sénateur Modeste Bahati Lukwebo serait titulaire d’un Master en finances publiques obtenu à Finafrica à Milan (1982), ainsi que de deux doctorats en économie appliquée, l’un attribué à l’Université de Milan(?) et l’autre à Bircham International University(2011). Cette présentation le décrit également comme professeur à la Haute École de Commerce de Kinshasa et expert international.

Les diplômes obtenus en Italie

Parmi les titres académiques revendiqués dans certaines biographies publiques de Modeste Bahati Lukwebo, deux références renvoient directement à l’Italie : un Master en finances publiques attribué à Finafrica à Milan et un doctorat en économie appliquée présenté comme délivré par l’Université de Milan. Ces éléments apparaissent notamment dans la biographie diffusée par son parti politique ainsi que dans plusieurs présentations publiques de son parcours.

La première vérification concerne l’entité appelée FINAFRICA (Finance in Africa). Les informations institutionnelles disponibles indiquent que FINAFRICA est un centre de recherche spécialisé rattaché à l’Université Bocconi de Milan, consacré aux questions financières liées au continent africain. Ce centre organise des programmes de recherche, des conférences et des formations spécialisées. Toutefois, les documents publics consultés ne montrent pas que cette structure délivre des diplômes universitaires de niveau master. Dans le système académique italien, les diplômes sont généralement délivrés directement par les universités ou par des programmes officiellement accrédités par celles-ci. La question se pose donc de savoir si le titre de « Master » mentionné dans certaines biographies correspond à un diplôme universitaire formel ou à une participation à un programme de formation ou de recherche.

La seconde référence italienne concerne un doctorat attribué à l’Université de Milan. Cette institution figure parmi les grandes universités publiques italiennes et dispose de systèmes d’archivage académique où les thèses soutenues sont généralement répertoriées. Les recherches menées dans les catalogues académiques accessibles au public n’ont, à ce stade, pas permis d’identifier de thèse soutenue par Modeste Bahati Lukwebo dans cette université. Une telle absence dans les bases consultées ne constitue pas en soi une preuve définitive, certaines archives pouvant être partielles ou difficiles d’accès. Elle soulève néanmoins la question de la traçabilité académique d’un doctorat présenté comme ayant été obtenu dans cette institution.

Un autre élément mérite également d’être rappelé concernant le fonctionnement de cette université. L’Université de Milan n’est pas une université d’enseignement à distance. Les programmes doctoraux y reposent généralement sur une présence académique prolongée. Les doctorants doivent suivre un parcours de recherche structuré, encadré par un directeur de thèse, et qui s’étend en principe sur plusieurs années de résidence académique, souvent autour de trois ans, avec une participation active aux activités scientifiques de l’établissement. Par ailleurs, l’admission dans ces programmes repose sur des procédures de sélection relativement strictes, incluant généralement l’évaluation du niveau académique du candidat et, dans de nombreux cas, la maîtrise de l’anglais ou de l’italien pour les activités de recherche.

Plusieurs universitaires interrogés par Cœur d’Afrique rappellent qu’une soutenance de doctorat dans une université de ce niveau laisse habituellement plusieurs traces institutionnelles : inscription au programme doctoral, identification d’un directeur de thèse, composition d’un jury de soutenance et dépôt de la thèse dans les bibliothèques universitaires ou dans les bases nationales de thèses. Dans le cas présent, l’enquête reste ouverte. La production de documents officiels – copie du diplôme, attestation universitaire, référence de thèse ou confirmation par les universités concernées – permettrait de clarifier définitivement la nature exacte des titres italiens mentionnés dans les biographies publiques. À défaut de ces éléments, les diplômes attribués à des institutions italiennes demeurent l’un des points centraux des interrogations soulevées par cette enquête.

Conclusion partie 4

Dans la suite et la conclusion de cette première partie de notre dossier, Cœur d’Afrique poursuivra l’examen du cas de Modeste Bahati Lukwebo en s’intéressant plus précisément aux autres qualifications académiques et professionnelles qui lui sont attribuées dans différentes biographies publiques.

Au-delà des diplômes évoqués jusqu’ici, plusieurs présentations de son parcours mentionnent en effet d’autres titres, fonctions universitaires ou expériences académiques qui participent à construire l’image d’un profil d’enseignant et d’expert reconnu. Ces éléments feront l’objet de vérifications supplémentaires afin de déterminer dans quelle mesure ils correspondent à des fonctions académiques documentées, à des collaborations ponctuelles ou à des rôles institutionnels plus informels.

L’objectif de cette démarche n’est pas de tirer des conclusions hâtives, mais de documenter précisément les faits : quels diplômes ont été effectivement obtenus, quelles institutions les ont délivrés, et dans quelles conditions ils ont été reconnus dans le système universitaire congolais.

Cette approche permettra également de replacer ce parcours individuel dans un débat plus large : celui de la fiabilité des mécanismes de vérification académique en République démocratique du Congo. Car au-delà d’un cas particulier, les interrogations soulevées par cette enquête renvoient à une question fondamentale pour l’enseignement supérieur : comment garantir que les titres universitaires utilisés dans l’espace public correspondent bien aux standards scientifiques qu’ils sont censés représenter.

C’est cette question que la suite de notre dossier tentera d’éclairer, en poursuivant l’analyse du parcours académique revendiqué par le sénateur Bahati Lukwebo et en examinant plus largement les mécanismes de validation des diplômes étrangers dans le système universitaire congolais.