Depuis plusieurs jours, un document interne, attribué à Monseigneur Emmanuel-Bernard Kasanda, évêque de Mbuji-Mayi, alimente les débats au sein des milieux ecclésiaux et politiques en République démocratique du Congo. Intitulée “Au nom de la vérité de l’Évangile”, cette lettre de quatre pages aurait été présentée le 23 février 2026 lors d’une session à huis-clos de la 63e Assemblée plénière de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO).
Rapidement diffusé sur WhatsApp et les réseaux sociaux, le document a suscité une onde de choc inhabituelle autour du fonctionnement interne de l’Église catholique congolaise. Mais au-delà du contenu même du texte, une question domine désormais les discussions : qui a réellement fait fuiter cette note confidentielle et pourquoi les annexes mentionnées dans le document ont-elles disparu de la version rendue publique ?
Une version incomplète du document
Selon plusieurs sources proches des travaux de la plénière, la note présentée aux évêques ne se limitait pas aux quatre pages aujourd’hui connues du public. Elle était accompagnée de plusieurs annexes destinées à étayer les accusations formulées par l’évêque de Mbuji-Mayi.
Ces documents auraient même circulé entre le 23 et le 25 février 2026 dans le groupe WhatsApp restreint des évêques membres de la conférence épiscopale. Pourtant, lorsque le texte apparaît quelques jours plus tard dans l’espace public, les annexes ont disparu.
Cette absence intrigue observateurs et membres du clergé. La version diffusée sur les réseaux sociaux ne comporte que le texte principal, amputé des pièces justificatives mentionnées dans l’intervention.
Une fuite aux origines incertaines
La diffusion du document a rapidement provoqué des réactions dans les milieux ecclésiaux. Le 4 mars, un prêtre du diocèse de Kongolo publie une lettre ouverte de plus de six pages. Dans ce texte, il estime que cette “correction fraternelle” aurait dû rester strictement interne et appelle Mgr Kasanda à présenter des excuses publiques, considérant que la divulgation de la note fragilise la collégialité entre évêques.
Mais une question demeure : comment affirmer avec certitude que l’auteur est à l’origine de la fuite ? D’après plusieurs sources proches de la conférence épiscopale, le document complet avec ses annexes circulait déjà dans les échanges internes des évêques plusieurs jours avant sa diffusion publique.
Autrement dit, plusieurs dizaines de personnes avaient accès à la version intégrale. Dans ces conditions, attribuer la fuite à un seul acteur apparaît particulièrement délicat. Un autre élément nourrit les interrogations : si Mgr Kasanda avait lui-même orchestré cette diffusion, pourquoi aurait-il omis les annexes, censées renforcer la crédibilité de ses accusations ?
Les annexes au cœur de la controverse
L’absence des annexes constitue aujourd’hui l’un des aspects les plus troublants de cette affaire. Selon des sources internes, l’évêque de Mbuji-Mayi réclamait notamment la publication d’un rapport d’identification du personnel dans plusieurs institutions ecclésiales majeures, parmi lesquelles : l’Université catholique du Congo (UCC), Caritas Congo, l’IFOD ainsi que le Centre interdiocésain de Kinshasa.
Ce rapport, qui évoquerait des pratiques de tribalisme et de clientélisme dans les recrutements, serait bloqué depuis plusieurs mois. Dans sa lettre, Mgr Kasanda s’interroge sur les raisons de ce blocage, laissant entendre que la non-publication du document pourrait dissimuler certaines réalités institutionnelles.
D’autres annexes auraient porté sur les rapports d’élection des présidents de la CENCO au cours des trente dernières années. Ces documents mettraient en évidence la rareté statistique d’une majorité absolue obtenue dès le premier tour dans un système électoral où les candidatures ne sont jamais déclarées à l’avance.
L’élection de Mgr Muteba en question
Parmi les passages les plus sensibles de la lettre figure la référence à l’élection de Fulgence Muteba, actuel président de la CENCO. Selon Mgr Kasanda, cette élection s’est déroulée dès le premier tour avec 30 voix sur 44, un résultat jugé inhabituel par certains observateurs. Traditionnellement, les évêques votent sans candidatures déclarées, et les noms émergent progressivement au fil des scrutins.
L’histoire récente de la conférence épiscopale en offre plusieurs exemples marquants, notamment celui du cardinal Laurent Monsengwo Pasinya qui, d’après nos sources, aurait été élu président de la CENCO après près de dix scrutins, alors que son prestige ecclésial, national et international était plus élevé que celui de l’actuel président.
Dans ce contexte, l’obtention d’une majorité aussi nette dès le premier tour soulève des interrogations. Mgr Kasanda évoque dans sa note l’hypothèse d’un “conciliabule”, c’est-à-dire une entente préalable entre certains votants.
Des interrogations sur les équilibres internes
Si une telle concertation avait effectivement eu lieu, plusieurs questions se posent : sur quoi portait-elle ? Qui en aurait été l’initiateur ? et pourquoi ces échanges n’ont-ils jamais été rendus publics ?
Certaines voix évoquent également la possibilité d’influences extérieures. Cette hypothèse s’inscrit dans un contexte politique tendu, alors que certaines prises de position récentes de la CENCO se sont montrées particulièrement critiques envers le gouvernement.
Dans le passé, il a aussi été mentionné que certaines initiatives portées par la conférence épiscopale notamment autour du projet de pacte républicain auraient bénéficié d’un soutien financier de partenaires internationaux. Aucune preuve publique ne permet toutefois d’établir un lien direct entre ces soutiens et les équilibres internes de l’institution.
À ce stade, le public ne dispose que d’une partie du document original. Les annexes mentionnées dans l’intervention de Mgr Kasanda restent introuvables dans l’espace public. Cette absence entretient le flou autour d’une affaire qui touche au cœur du fonctionnement de l’une des institutions les plus influentes du pays.
A qui profite le crime ?
Pourquoi a-t-on mis sur la place publique un document incomplet ? Pourquoi n’a-t-on pas publié les annexes de la note confidentielle rendue publique ? Et à qui profite leur disparition ? Tant que ces pièces ne seront pas versées au débat public, la controverse autour de la note de Mgr Kasanda n’ira pas au fond de vraies questions qu’elle soulève. On tombera ainsi dans le piège de ceux qui ont volontairement divulgué la note tout en prenant soin d’en cacher les annexes.
Serait-ce pour éviter le vrai débat, diaboliser l’évêque de Mbuji-Mayi, s’engager dans des querelles inutiles et convertir les bourreaux en victimes ? Quoi qu’il en soit, cette affaire ouvre un débat rare sur la gouvernance interne et les équilibres institutionnels de l’Église catholique au Congo-Kinshasa, dont la parole pèse fortement dans la vie politique et sociale du pays. Quant au scandale sur la divulgation des péchés des prophètes de la CENCO, il doit inviter ces derniers à revoir leur pédagogie et leur méthode quand il s’agit de parler des péchés des autres.
















