Sur le fond, la déclaration de Doudou Fwamba s’appuie sur une réalité budgétaire difficile à contester. Les grands chantiers routiers récents à Kinshasa sont majoritairement financés par le Trésor public, souvent avec l’appui de partenaires extérieurs. À titre indicatif, le budget national 2024 de la RDC, d’environ 16 milliards USD, a consacré une part significative aux infrastructures, dont plusieurs projets structurants dans la capitale. À l’inverse, la Ville de Kinshasa, malgré son poids économique, reste limitée dans sa capacité d’investissement lourd.

Les chiffres provinciaux illustrent ce décalage. Le budget de Kinshasa pour 2024 était estimé autour de 1 100 milliards de francs congolais (environ 430 à 450 millions USD), avec un taux de réalisation généralement situé entre 55 % et 65 % selon les données disponibles. En 2025, les prévisions ont été revues à la hausse, avoisinant 1 500 milliards CDF (près de 600 millions USD), mais le taux d’exécution reste projeté autour de 60 %, en raison de difficultés persistantes de mobilisation. Pour 2026, les ambitions dépassent les 2 000 milliards CDF (environ 800 millions USD), sans garantie d’atteinte réelle. Autrement dit, Kinshasa planifie des budgets élevés, mais n’en capte qu’une partie significativement réduite.

Cette sous-performance structurelle explique en grande partie la dépendance vis-à-vis du pouvoir central. Les recettes de la ville sont majoritairement absorbées par les dépenses de fonctionnement, laissant peu de marge pour les investissements. Dans ces conditions, financer des routes urbaines modernes, dont le coût peut atteindre 1 à 3 millions USD par kilomètre selon les standards, devient hors de portée sans intervention extérieure. La question n’est donc pas tant celle du potentiel de Kinshasa, qui est réel, mais celle de sa capacité à transformer ce potentiel en ressources mobilisées et efficacement allouées.

La réaction de Jésus-Noël Sheke doit se lire dans ce contexte. En dénonçant implicitement une communication qui valorise ce qui devrait être normal, il pointe une tension plus profonde entre centralisation et autonomie locale. Derrière ce duel à distance, c’est toute la question de la gouvernance urbaine qui se pose : Kinshasa est-elle une ville riche mal gérée, ou une entité structurellement privée de ses moyens d’action ?

Au final, le débat dépasse les personnes. Il met en lumière une contradiction majeure : une capitale à fort potentiel fiscal, mais à faible capacité d’investissement autonome. Tant que la mobilisation des recettes restera en deçà des prévisions et que leur allocation privilégiera le fonctionnement au détriment des infrastructures, le gouvernement central continuera de porter l’essentiel des projets visibles. Et avec lui, le contrôle politique du récit du développement de la ville.