La déclaration publiée à l’issue de cette session extraordinaire vient confirmer, sans le dire explicitement, ce contexte de fragilité. En insistant sur la « communion épiscopale » comme principe fondamental et sur la « mission prophétique » de l’Église, les évêques rappellent ce qui devrait être la norme dans le fonctionnement de l’institution. Mais précisément, cette insistance n’est pas anodine. Car dans la tradition de l’Église, ces principes vont normalement de soi. Lorsqu’ils doivent être réaffirmés avec autant de force dans un document officiel, cela traduit souvent une mise à l’épreuve dans la pratique. Dès lors, cette déclaration ne peut être lue comme un simple texte pastoral.
Elle apparaît aussi comme une réponse indirecte à une séquence de tensions internes marquée par des désaccords sur la collégialité, la communication institutionnelle et la gestion de certains dossiers sensibles. Autrement dit, l’appel à la cohésion ne vient pas clore une crise. Il vient plutôt tenter de la contenir. Une cohésion proclamée face à des fractures réelles.
Couteaux tranchés entre les anciens contre les jeunes ?
Dès l’ouverture de la réunion du 23 mars, les lignes de fracture sont apparues au grand jour, malgré la volonté affichée, en surface, de préserver l’unité. C’est l’homélie inaugurale de Mgr Fulgence Muteba, président de la CENCO, qui a donné le ton. En s’appuyant sur le passage biblique de Suzanne et les vieillards (Daniel 13), il a évoqué les aînés abusant de leur position pour imposer leur version des faits au détriment de la vérité. Pour plusieurs participants, le message n’avait rien d’anodin. Il a été interprété comme une réponse directe à Mgr Bernard Kasanda, qui, dans ses prises de position récentes, avait mis en avant son ancienneté pour exiger d’être davantage entendu dans les décisions internes.
Cette séquence a immédiatement installé un climat de tension. Car au-delà des personnes, c’est une conception de l’autorité au sein de l’épiscopat qui s’est trouvée posée : l’ancienneté donne-t-elle un droit particulier dans l’orientation des décisions, ou la collégialité doit-elle primer, indépendamment du statut individuel ? Très rapidement, d’autres interventions sont venues tenter de calmer le jeu. Plusieurs évêques ont appelé à dépasser les susceptibilités personnelles pour revenir à l’essentiel : l’unité de l’Église. Mais ces appels à l’apaisement ont surtout permis de contenir les tensions, sans véritablement les résoudre. C’est précisément ce décalage que reflète la déclaration officielle. En affirmant que la communion épiscopale constitue le fondement de toutes leurs prises de position, les évêques rappellent un principe central du fonctionnement de l’Église. Mais cette réaffirmation, dans le contexte actuel, apparaît aussi comme une tentative de réancrage face à des pratiques perçues comme déséquilibrées. En réalité, ce qui s’est exprimé dès les premières heures de la réunion, c’est l’existence de deux dynamiques internes.
D’un côté, une volonté de maintenir une façade d’unité, jugée indispensable pour préserver la crédibilité de l’institution face à l’opinion publique. De l’autre, un malaise plus profond, lié à des frustrations accumulées autour de la gouvernance, de la prise de décision et du sentiment, chez certains évêques, de ne pas être pleinement associés aux orientations majeures. Ce décalage entre le discours officiel et la réalité des échanges explique en grande partie la tonalité finale du communiqué. Autrement dit, la cohésion proclamée ne signifie pas la disparition des divergences. Elle en est le symptôme.
Le rôle prophétique de l’Église en question
Au fil des échanges, une question plus profonde que les différends conjoncturels s’est imposée au cœur des discussions : celle du rôle même de l’Église dans le contexte politique et social actuel de la République démocratique du Congo. La Conférence Épiscopale Nationale du Congo revendique depuis plusieurs décennies une mission dite « prophétique ». Cette mission suppose une parole libre, indépendante des pouvoirs politiques, orientée vers la vérité, la justice et la défense du bien commun, même lorsque cela implique de s’opposer frontalement aux autorités.
La déclaration officielle réaffirme clairement cette vocation. Les évêques y insistent sur leur devoir de dénoncer le mal, d’encourager les fidèles et de ne pas rester « indifférents » face aux souffrances du peuple congolais. Mais précisément, c’est cette prétention à l’indépendance qui est aujourd’hui mise à l’épreuve. Au cours de la réunion, plusieurs interventions ont laissé transparaître un malaise grandissant face à certaines prises de position publiques jugées ambiguës, voire orientées. Pour certains membres du clergé, la frontière entre parole prophétique et posture politique tend à s’estomper dangereusement. La déclaration elle-même tente de répondre à cette tension en rappelant que l’Église est appelée à collaborer avec la communauté politique tout en conservant son autonomie dans son domaine propre. Cette précision est importante. Elle montre que la CENCO cherche à encadrer sa propre parole, à un moment où celle-ci est questionnée, y compris en interne.
Dans un passé récent des prêtres, parmi lesquels l’abbé Lumbala, ont déjà exprimé cette inquiétude de manière plus directe en dehors du cadre formel. Leur reproche est clair : lorsque des responsables ecclésiastiques adoptent des postures ou des discours similaires à ceux d’acteurs politiques, ils affaiblissent la crédibilité morale de l’Église. Ce débat dépasse la simple question de communication. Il touche à la légitimité même de la parole ecclésiale. Car la force de la CENCO repose historiquement sur sa capacité à apparaître comme une instance au-dessus des clivages et dont la moralité est difficilement questionnable. Or, cette position devient difficile à tenir dès lors que certains de ses membres sont perçus comme proches de courants politiques ou comme porteurs d’agendas qui ne font pas consensus. Dans ce contexte, la réaffirmation du rôle prophétique apparaît moins comme une évidence que comme une nécessité. Elle ne vise pas seulement à rappeler une mission. Elle cherche aussi à restaurer une crédibilité fragilisée.
Le précédent de 2019 toujours en toile de fond
Pour comprendre la profondeur des tensions actuelles, il est indispensable de revenir à un épisode qui continue de structurer, en arrière-plan, les rapports internes au sein de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo : la séquence de 2019, marquée par l’élection de Félix Tshisekedi. À l’époque, la CENCO, forte de son dispositif d’observation électorale, avait publiquement remis en cause les résultats proclamés, évoquant des écarts significatifs avec les données collectées par ses observateurs. Cette prise de position, exceptionnelle par sa fermeté, avait placé l’Église au centre du débat politique national. Mais cette posture n’avait pas fait l’unanimité en interne.
Le diocèse de Mbuji-Mayi, dirigé par Mgr Bernard Kasanda, s’était démarqué en organisant une messe d’action de grâce après la proclamation des résultats. Une initiative perçue, à Kinshasa, comme une prise de distance vis-à-vis de la ligne officielle de la CENCO. Selon plusieurs sources, des tentatives avaient été faites pour empêcher cette célébration, notamment à travers l’intervention du nonce apostolique. Mais ces démarches n’avaient pas abouti, révélant déjà les limites de la capacité de l’épiscopat à imposer une discipline interne uniforme. Cet épisode a laissé des traces durables. D’une part, il a exposé au grand jour l’existence de sensibilités différentes au sein de l’épiscopat sur la manière d’interagir avec le pouvoir politique. D’autre part, il a introduit une forme de méfiance dans les relations internes, chacun mesurant désormais que l’unité affichée pouvait être fragilisée par des positions divergentes sur des questions nationales majeures.
Aujourd’hui encore, cette fracture de 2019 continue d’influencer les dynamiques internes. Elle réapparaît, en filigrane, dans les débats sur la collégialité, sur la liberté de prise de parole des évêques et sur la gestion des désaccords. La déclaration officielle actuelle, en insistant fortement sur la communion épiscopale et sur l’unité comme principe fondamental, s’inscrit dans cette histoire. Elle ne revient pas sur ces épisodes passés, mais elle en porte l’empreinte. En réalité, la réunion du 23 mars 2026 ne s’est pas déroulée dans un vide institutionnel. Elle s’inscrit dans la continuité d’un cycle de tensions non résolues. Et c’est précisément ce qui explique la prudence extrême du document final : préserver l’unité sans rouvrir explicitement les fractures.
Le dossier UCC : une décision toujours attendue
Le dossier de l’Université Catholique du Congo (UCC) s’est imposé comme l’un des points les plus sensibles de la réunion du 23 mars. Au-delà d’une simple nomination académique, c’est toute la crédibilité des mécanismes internes de l’Église en matière de gouvernance qui est ici en jeu. Conformément aux procédures canoniques, une liste de trois candidats (terna) a été constituée et transmise à Rome pour la nomination du futur recteur. Mais derrière ce processus formel, les tensions ont été particulièrement vives.
Au centre de ces tensions : la candidature de l’abbé François Yumba, alors secrétaire général de l’UCC et initialement considéré comme favori. Son profil, son expérience et certains soutiens internes, notamment attribués à Mgr Fulgence Muteba, semblaient lui donner une position solide. Cependant, cette candidature a rapidement été contestée. D’une part, l’abbé Marcel Ndjondjo a dénoncé des irrégularités dans le processus de sélection. D’autre part, selon plusieurs sources internes, des éléments liés à des questions de mœurs ont également fragilisé la position de l’abbé Yumba. Ces deux dimensions, procédurale et personnelle, ont progressivement rendu sa position difficilement tenable.
C’est dans ce contexte que l’abbé François Yumba s’est retiré de la course. Un retrait qui, loin d’apaiser totalement les tensions, a plutôt confirmé l’ampleur des contestations internes. Parallèlement, la position de l’abbé Marcel Ndjondjo s’est renforcée. D’initiateur de la contestation, il est devenu, selon plusieurs sources, l’un des noms retenus dans la terna finalement transmise à Rome. Mais ce qui est particulièrement révélateur, c’est l’absence totale de ce dossier dans la déclaration officielle de la CENCO. Le document ne fait aucune mention de l’UCC, ni des tensions liées à ce processus. Ce silence n’est pas anodin. Il confirme un choix stratégique clair : éviter d’exposer publiquement les divisions internes sur des dossiers sensibles.
La déclaration privilégie un registre de principes; Unité, mission, communion au détriment d’un traitement explicite des controverses concrètes. Ce décalage entre la réalité des débats et leur traduction officielle renforce un constat : la crise est reconnue en interne, mais contenue dans le discours public. Et c’est précisément ce qui fait du dossier UCC un révélateur. Non seulement des tensions internes, mais aussi de la manière dont celles-ci sont gérées.
La question Mgr Nshole
Au vus de tous ce qui est dit, la question du rôle et de la posture du Secrétaire général de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo, Mgr Donatien Nsholé, s’est imposée comme l’un des points les plus sensibles, bien que de manière indirecte, au cours des échanges. En toile de fond, un reproche récurrent : celui d’une prise de parole publique qui ne refléterait pas toujours un consensus clairement établi entre les évêques. Lors de son point de presse, Mgr Nsholé a notamment abordé la question de la révision constitutionnelle, la qualifiant de « hasardeuse » dans le contexte actuel. Une déclaration forte, sur un sujet hautement politique.
Mais selon plusieurs sources internes, cette question n’aurait pas fait l’objet d’un débat formel approfondi lors de la réunion du 23 mars. Ce décalage entre la communication publique et les discussions internes relance directement la question de la collégialité. Or, la déclaration officielle insiste précisément sur ce point. Elle affirme que la communion épiscopale constitue le fondement des prises de position de l’Église et rappelle que cette parole est censée être portée de manière collective. Mais là encore, le document ne fait aucune référence aux controverses récentes liées à certaines prises de parole publiques.
Ce silence est révélateur. Les principes sont clairement réaffirmés. Mais les situations concrètes qui les mettent en cause ne sont pas abordées. Cela renforce le malaise exprimé par certains évêques. Car à partir du moment où la parole publique n’est plus perçue comme pleinement collégiale, c’est la crédibilité même de l’institution qui est fragilisée. Plus largement, une critique structurelle émerge : la CENCO ne peut pas devenir une caisse de résonance permettant à certains courants internes de promouvoir leurs agendas. La déclaration tente de réaffirmer l’unité. Mais en évitant de traiter explicitement les déséquilibres dénoncés, elle laisse intacte la question centrale : celle de l’écart entre les principes proclamés et leur mise en œuvre réelle. Et dans ce contexte, le rôle du Secrétaire général devient central. Non plus seulement comme porte-parole. Mais comme garant de la cohérence entre parole publique et décision collective. Des lors qu’une question n’est pas abordée comme le montre le communiquée finale, il devient important de dissocier les prises de position individuelle de Mgr Nsholé et la position officielle de la CENCO.
Conclusion
Au terme de la réunion du 23 mars 2026, la Conférence Épiscopale Nationale du Congo a choisi de privilégier un message d’unité et d’apaisement. Officiellement, les divergences ont été « aplanies » et la déclaration finale insiste sur la communion épiscopale, la collégialité et la mission prophétique comme fondements de son action. Mais l’analyse croisée des échanges internes et du document officiel montre une réalité plus nuancée.
Car les principaux points de tension ne disparaissent pas dans la déclaration. Ils sont contournés. La question de la collégialité dans la prise de décision, les débats autour de la communication institutionnelle, les tensions liées au dossier de l’Université Catholique du Congo, ainsi que les interrogations sur certaines prises de position publiques ne sont pas abordées explicitement. La déclaration privilégie un langage de principes. Elle rappelle ce que l’institution doit être, sans entrer dans le détail de ce qu’elle traverse réellement. Ce choix permet de préserver l’image d’une Église unie. Mais il confirme aussi, en creux, l’existence d’une crise interne que le texte cherche à contenir plutôt qu’à exposer. L’appel à la cohésion apparaît ainsi comme une nécessité stratégique.
Mais une cohésion qui ne s’appuie pas sur un traitement explicite des désaccords risque de rester formelle. En réalité, la déclaration ne clôt pas le débat. Elle le prolonge. Car derrière l’unité affichée, la question centrale demeure : la CENCO peut-elle maintenir une parole crédible et réellement collective tant que les tensions internes qui la traversent ne sont pas pleinement assumées et traitées ? C’est désormais sur ce terrain que se jouera la suite.

















